Mais à quoi sert encore l’OTAN ? (II)

La complémentarité entre la Russie et l’Europe est une évidence. L’immensité et la profondeur stratégique de la première avec ses ressources naturelles inépuisables fournissent à la seconde un partenaire essentiel de son développement. Les pays européens sont des fournisseurs et des clients privilégiés de la Russie : ils ont besoin de ses richesses en énergie et en matières premières et peuvent lui vendre des produits agro-alimentaires que son climat rend peu accessibles et compenser les faiblesses de sa production industrielle. La France en s’associant stupidement aux sanctions scandaleusement injustes à l’encontre de la Russie après le retour de la Crimée a perdu sur les deux tableaux avec le refus de la vente de deux navires de guerre, et la diminution des exportations agricoles.

La tension persistante entre la Pologne et les Pays Baltes vis-à-vis de la Russie est un prétexte marginal. La Russie a suffisamment de difficultés à traiter dans ses anciennes provinces et ses républiques caucasiennes pour ne pas s’en prendre à des Etats dont l’indépendance est acquise, et dont l’identité est clairement établie. La Russie demande simplement que les minorités russophones,  importantes dans les pays baltes, soient respectées. Ces questions sont secondaires et ne sont pour la politique américaine qu’un prétexte pour inquiéter l’Europe et justifier l’existence de l’OTAN, vecteur de l’intervention des USA. Car le problème est là : la cohésion américaine est westernienne ! Il lui faut un ennemi, une brute et un truand face au bon sheriff américain. Et la Russie de Vladimir Poutine lui fournit l’ennemi idéal : la puissance militaire russe et l’usage qui en est fait servent de base à l’image de la brutalité, l’habileté diplomatique permet d’entrevoir le malin. Bref, les signes manifestes de “l’axe du mal” sont réunis. Les médias occidentaux n’ont plus qu’à caricaturer le pays et son chef ou ses alliés à partir de tentatives d’empoisonnement maladroites et confuses, ou d’actions militaires provocatrices. La Russie endosse le costume de la cible rêvée : d’abord il se situe dans la bonne vieille continuité de la guerre froide et le Kremlin, ses murailles et ses secrets, offrent un tel symbole de l’Etat autoritaire face au pays de la liberté avec sa Maison Blanche à portée de regard des passants, qu’on serait bien bête de s’en passer ; ensuite, l’alliance entre la Russie et l’Europe serait une catastrophe, car elle ferait de cette Eurasie une puissance considérable largement capable de rivaliser avec les Etats-Unis ; enfin, le rejet de la Russie dans une alliance avec la Chine est en fait une bonne opération, car elle reconstitue la situation des années 1950, place la Russie dans la situation humiliante de brillant second et ne peut que déboucher sur des frictions le long d’une immense frontière qui sépare une terre riche mais dépourvue d’hommes, de la multitude chinoise avide de richesses.

L’ennemi de substitution, le terroriste islamiste, était inévitable après le 11 Septembre 2001. Mais il n’est pas le bon. Les Russes ont le même. En revanche, il a été bien utile aux Américains en Afghanistan contre les Russes, et en ex-Yougoslavie lorsqu’il s’agissait de combattre les Serbes. C’est pourquoi, la stratégie américaine a voulu le confondre avec le nationalisme arabe, irakien ou syrien, ou avec le chiisme iranien, qui, eux sont de véritables gêneurs car ils s’opposent à la mainmise américaine sur un certain nombre de ressources énergétiques notamment. Partis combattre Ben Laden, les USA sont tombés sur le dos de Saddam Hussein, dans un glissement que la France avait eu le courage de dénoncer en 2003. Objectivement, l’islamisme n’est pas l’ennemi de Washington qui conserve d’excellentes et fructueuses relations avec les Etats qui s’en réclament, de l’Arabie wahhabite à la Turquie d’Erdogan , le Frère Musulman. Les troupes américaines quittent l’Afghanistan qui retombera aux mains des Talibans. Les Français vont quitter le Sahel. 90 soldats français sont morts en Afghanistan, 50 au Mali… tandis que nombre d’Afghans et de Maliens s’installent en France. L’absurdité suicidaire des politiques menées atteint des sommets.

Alors, il faut se rendre à l’évidence. La Russie n’est pas plus notre ennemie que les Anglo-Saxons ne sont nos amis. Il faut relire le récit du Colonel Jacques Hogard, “L’Europe est morte à Pristina” ou celui du Général Tauzin “Rwanda” pour comprendre que les Anglo-Saxons mènent une politique conforme à leurs intérêts, où les motivations idéologiques ou religieuses sont moins importantes que les objectifs stratégiques, politiques ou économiques, qui assurent l’accroissement de leur influence ou de leur pouvoir, ou affaiblissent ceux de leurs rivaux. En Afrique centrale, il s’agissait d’évincer les Français des anciennes colonies belges francophones et notamment du très riche nord-est du Congo-Kinshasa. Des protestants anglophones comme Museveni et Kagame en ont été les instruments. Dans l’ex-Yougoslavie, le but était de poursuivre l’émiettement de l’Europe et le recul de l’influence russe, slave et orthodoxe, et non plus marxiste. Cette fois, ce sont les musulmans qui ont fait l’affaire, et les Allemands et leurs vieux alliés croates y ont contribué. La France serait-elle le seul Etat à croire vraiment aux prétextes idéologiques, à la croisade démocratique, pour imposer le pluralisme et les droits de l’homme à des cultures qui y sont rétives ? L’enlisement malien et la volonté d’en sortir sonnent le glas de cette illusion. Les Chinois ici, les Russes là, en République centrafricaine par exemple, interviennent sans se soucier d’idéologie. Et d’ailleurs, tout aujourd’hui dément le rêve universaliste français. La plupart des pays asiatiques dont la réussite est éclatante sont au mieux des “démocraties” sans alternance parce que la culture est plus importante que l’idéologie abstraite. Il est temps que notre pays revienne à une politique réaliste : cela signifie d’abord s’émanciper des contraintes imposées par les Anglo-Saxons dans nos relations avec la Russie.

 

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Un commentaire

  1. Si on résume ce riche billet à la formule célèbre “de l’Atlantique à l’Oural”, faut-il encore prendre en compte les souhaits qu’exprimeraient les stratèges du Kremlin. Ils sont très loin de la formule gaullienne.
    Poutine redoute plus que tout l’intoxication de ses peuples par les valeurs “dégénérées” de l’Occident et renforce son glacis occidental par tous les moyens.

    De l’autre côté de l’empire, il cherche à peser dans l’Organisation sécuritaire de Shanghaï pour éviter d’être dévoré (entre amis) en Sibérie orientale où la Russie détient toujours des terres chinoises, acquises par la force ou par les traités inégaux. Mais le réarmement chinois laisse à la Russie un rôle supplétif.

    Poutine a des problèmes intérieurs plus urgents que la collaboration inter-européenne. Formé au KGB, il se méfiera toujours des contreparties de cette collaboration.
    Défis non affrontés :
    – Transformation des matières premières russes sans partenariat occidental ou japonais, à défaut de quoi l’économie demeure de type africain ;
    – Géopolitique gouvernée par les seuls hydrocarbures ;
    – Incapacité à se placer sur les marchés solvables de consommation courante (les plus juteux). Quelqu’un a-t-il jamais vu un produit russe dans la grande distribution ?
    – Vieillissement de la population qui obère tous les schémas de pensions ;
    – Hostilité grandissante de l’opinion envers les aventures extérieures qui coûtent des vies russes en pure perte ;
    – Course à l’armement qui détourne les fonds de développement (comme il en fut à l’époque de Brejnev).

    Reste la question de l’OTAN. Le problème russe n’est pas dans les manoeuvres en Estonie mais que les détroits de la Mer baltique soient toujours tenus par l’OTAN et que la Suède (neutre) glisse vers une hostilité ouverte à son endroit. Au sud, l’OTAN tient les détroits des Dardanelles. Après toute cette agitation anti-occident, le paradigme stratégique traditionnel n’a pas bougé d’un iota. L’eau n’est libre qu’à Mourmansk.
    PS: L’Alliance avait ouvert un Conseil permanent de réflexion russo-atlantique à Bruxelles en 2002 qui ne put surmonter l’activisme du Kremlin.

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