La Syrie toujours victime de stratégies étrangères.

« Vers l’Orient compliqué avec quelques idées simples », disait le Général de Gaulle. Cette formule trouve à nouveau son actualité dans les rebondissements de la crise syrienne. Donald Trump semble avoir commis une bévue majeure en annonçant le retrait des troupes américaines du nord de la Syrie actuellement administré par les Kurdes autonomistes du PYD, qui s’appuient sur une milice créée et armée par les Occidentaux, les FDS, au sein de laquelle les YPG, leur branche armée est largement dominante. Cette décision intempestive du Président américain a laissé le champ libre au projet d’invasion turque présenté par Erdogan en vue de créer une zone tampon à la frontière sud de la Turquie et sur le territoire syrien que le président turc entend repeupler par des Arabes syriens en en chassant les habitants kurdes. Le but est clair : couper les zones kurdes de Syrie de celles de la Turquie pour empêcher la connexion militaire entre les rebelles du PKK de Turquie et les autonomistes du PYD de Syrie, les deux mouvements n’en formant qu’un selon Ankara qui les classe parmi les groupes terroristes. L’abandon des Kurdes par les Américains, et donc les Occidentaux, puisque aucun allié n’est capable de se maintenir sur place sans leur soutien paraît scandaleuse : elle est d’une ingratitude absolue envers les combattants qui ont d’abord résisté aux islamistes d’Al Qaïda puis à ceux de l’EI et ont fourni les troupes victorieuses de celui-ci. On se souvient de la résistance de Kobané en 2014-2015, puis de la libération de Sinjar, cette ville-martyr des Yézidis, enfin de la prise de Raqqa. Les milliers de morts kurdes ont compensé un engagement occidental, essentiellement matériel et logistique, après une longue période d’indécision. De plus, l’intention d’Erdogan est clairement de procéder à un nettoyage ethnique, en installant des Arabes dans des villages construits dans l’actuelle zone kurde. Soumis au feu de la critique de son propre parti républicain, Donald Trump menace maintenant la Turquie de représailles économiques et financières, mais paraît faire un peu n’importe quoi alors qu’à nouveau une procédure de destitution est engagée à son encontre, à la suite d’un échange avec le nouveau président ukrainien au cours duquel il aurait invité ce dernier à lui fournir des munitions contre l’un de ses concurrents démocrates.

Quelle est la logique de l’occupant de la Maison Blanche ? Elle existe et elle est simple : la politique intérieure est plus importante que l’extérieure. Ne pas exposer des soldats américains loin de leur pays dans un conflit tribal qui ne les concerne en rien dans un pays où les intérêts nationaux ne sont pas engagés constitue le fond d’une doctrine qui table sur l’adhésion de l’Amérique profonde contre l’Etat profond de Washington. Que les Etats-Unis perdent leur crédit en abandonnant un allié ne lui semble pas si important : ce n’est pas la première fois, si l’on se souvient du Sud-Vietnam, ou du Shah d’Iran. Un tri logique s’effectuera en fonction des enjeux internes : Trump n’est pas prêt d’abandonner Israël.

De même, l’intervention turque est motivée par des considérations de politique intérieure. Recep Tayyip Erdogan est très proche des Frères Musulmans. Au début de son règne, il y avait en lui du Calife ottoman, puisque jusqu’après la première guerre mondiale, le sultan ottoman était aussi commandeur des croyants. Les Frères Musulmans n’ont pas été étrangers aux « révolutions » ou guerres civiles que la naïveté occidentale a appelées « Printemps arabe » en croyant qu’elles allaient vers la démocratie alors qu’elles tendaient vers l’islamisme. La Turquie y a été impliquée, et notamment en soutenant les rebelles islamistes de Syrie à travers la frontière, tous les rebelles, y compris l’Etat islamique avec lequel un trafic a été organisé. En février 2016, lorsque les Kurdes avancent vers Tall Rifaat aux mains des djihadistes, l’artillerie turque pilonne les combattants de l’YPG ! Aujourd’hui l’armée d’Ankara réoccupe ces territoires libérés, et elle est accompagnée d’une milice « syrienne » qui, comme par hasard, se livre aux mêmes atrocités que les islamistes de l’EI, naguère. Mais, cette fois, Erdogan est moins islamiste que nationaliste : il est affaibli politiquement par des élections municipales qui ont donné les deux plus grandes villes aux kémalistes, et c’est sur le terrain du nationalisme qu’il entend reprendre l’avantage : les Kurdes lui en fournissent l’occasion.

Enfin, il y a la Russie, le seul pays dont la stratégie a été cohérente dans ce dossier. La Syrie est un allié. La Russie ne lâche pas ses alliés, et encore moins ceux dont le territoire fournit des bases indispensables au maintien du statut de puissance mondiale, même de second rang. Vladimir Poutine a engagé l’armée russe dans le conflit de façon déterminante et avec assez de prudence pour limiter le coût et les pertes. L’intervention turque lui offre une double opportunité : d’abord de jouer les médiateurs puisqu’il est le seul à parler à toutes les parties, et comme Raminagrobis, le mieux placé pour être le troisième qui tire parti du conflit entre les deux autres. Les YPG, vaguement marxistes, sont des vieilles connaissances des Russes et la Russie entretient désormais des relations cordiales avec la Turquie à travers le processus d’Astana : l’intervention turque et le lâchage américain permet à l’armée syrienne de venir au secours des Kurdes et de s’interposer le long de la frontière, en rétablissant de fait la souveraineté de Damas sur une nouvelle partie de son territoire. En visant cet objectif, Poutine est le seul à concilier l’intérêt de son pays, son image, et le droit international. Voilà qui est mieux que l’impuissance verbeuse des Européens, ensemble au Conseil de sécurité pour proposer une condamnation qu’ils n’obtiennent pas, mais divisés aussitôt après sur l’embargo sur les armements à destination de la Turquie !

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6 commentaires

  1. ALI - 15 octobre 2019 8 h 46 min

    Merci pour cet article pertinent et érudit, vous allez même jusqu’à mentionner la façon (soudaine) dont mes compatriotes les yankees avaient lâché le Shah d’Iran quand les choses ont commencé à tourner au vinaigre, donc, chapeau, l’ami. Après dommage de terminer sur une note élogieuse pour les Russes mais bon, c’est votre blog pas le mien. Je prends plaisir à vous lire. Situation tendue, donc, dans la région, j’espère lire une « update » par vous sur la situation très bientôt – an

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  2. Galatine - 15 octobre 2019 9 h 43 min

    Il ne fallait pas être grand clerc, pour s’attendre, en cas de lâchage américain, à une offensive turque contre la zone kurde au nord de la Syrie.
    Mais c’est surtout l’hypocrisie de Donald Trump qui tourne à la bouffonnerie : je lâche les kurdes, sur le terrain, mais je menace la Turquie de sanctions !
    La France, naturellement, qui ne peut rien faire sans les Américains, a suivi par mimétisme, malgré notre rodomont jupitérien…
    Et le régime turc montre son vrai visage, pour les aveugles qui en douteraient encore, en prétendant, sans rire, qu’il lutte contre les « terroristes » du PKK et va « contrôler » les « exactions » des milices de l’ ex-EI passées sous pavillon turc.

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  3. DELAFOSSE - 15 octobre 2019 10 h 57 min

    Avec cette guerre, risquer de faire revivre DAESCH permettra à nouveau d’ atteindre la sécurité et les intérêts américains à l’intérieur du pays.
    Pauvre société actuelle à la mémoire atrophiée…

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  4. Jacques Peter - 15 octobre 2019 13 h 53 min

    Les Turcs savent ce qu’ils veulent: anéantir les Kurdes et créer une zone tampon face aux Syriens. Les Russes savent ce qu’ils veulent: renforcer leur présence en Méditerranée grâce à leur alliance avec la Syrie. Les Européens ne savent pas: un coup ils veulent la Turquie dans l’UE, un autre coup ils veulent soutenir les Kurdes et donc s’opposer aux Turcs, mais ils ne veulent pas que les Turcs lâchent leurs immigrés sur l’Europe, tout en étant très favorables à l’immigration…..
    En politique étrangère on perd toujours si on n’a pas fixé d’objectifs clairs.

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  5. DELAFOSSE - 15 octobre 2019 17 h 14 min

    Il serait donc très facile d’envahir l’Europe si on possède un certain nombre d’immigrés ? Hitler n’y avait pas pensé !
    Si la France et l’Europe ont peur de cela, à quoi sert notre défense nationale qui nous coûte si cher ?
    Qu’est-que c’est que ces menaces à la Turque ?
    Plus les moutons se dévoilent en position de faiblesse, plus les loups s’enhardissent !

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  6. gosheim - 15 octobre 2019 19 h 11 min

    « Donald Trump SEMBLE » avoir commis une bévue majeure en annonçant le retrait des troupes américaines du nord de la Syrie »
    Vus faites bien de dire « semble » et j’approuve votre précaution …Maintenant Trump va POUVOIR s’occuper sérieusement d’Erdogan , se faire réélire et reprendre la main lorqu’il le voudra …avec Poutine, ils s’entendent comme larrons en foire ; et les européens vont une fois de plus se rendre ridiculement misérables et impuissants. A si seulment la France avait encore BHL 🙂

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