Histoire/mémoire, Questions mémorielles et haine de soi française…

La Mission d’Information sur les Questions mémorielles a auditionné le mardi 10 juin dernier, MM. Jean-Denis BREDIN, avocat et membre de l’Académie française, Paul THIBAUD, philosophe, et André KASPI, professeur émérite à l’Université de Paris I.

Voici, comme à l’accoutumée, le compte-rendu (cf compte-rendu I, II, III). Demain, nous auditionnerons Monsieur Bronislaw GEREMEK, historien et député européen, ainsi que Monsieur Alain FINKELKRAUT. Auditions qui seront donc éminemment intéressantes.

M. Christian Vanneste : L’histoire est affaire de vérité et la mémoire est affaire de fidélité, avez-vous dit. C’est une merveilleuse définition, mais conduit-elle à une synthèse ou à une impasse ? Si l’histoire et la mémoire doivent être objets d’éducation, l’histoire permet de construire une personne rationnelle, consciente, lucide et critique dont on ne peut exclure qu’elle ait un petit côté faustien – je suis l’esprit qui toujours nie. Or, dans le même temps, il faut former un citoyen, membre volontaire d’une communauté qui porte des valeurs transmises, elles, par la mémoire plutôt que par l’histoire. Si s’intéresser à la Révolution française revient à additionner les massacres de septembre, les colonnes de Thureau, etc., la vision que l’on en retirera sera quelque peu pessimiste ! Comment faire pour éviter l’impasse et pour réussir la synthèse ?

M. Jean-Denis Bredin : C’est le grand problème de l’histoire de France : elle aurait dû se dérouler autrement ! (Sourires) Il n’en reste pas moins que l’enseignement de l’histoire telle qu’elle fut, avec ses complications, ses difficultés, est essentiel pour la formation de l’intelligence. J’ai remarqué que Charlotte Corday a fait l’objet de deux sortes d’écrits : ceux qui font d’elle une héroïne fabuleuse qui a mis fin à la vie d’un monstre ; à l’inverse, ceux qui en font une héroïne infâme, payée par les Girondins réfugiés à Caen. En 1940, elle apparaît même comme ayant tué un Juif – car Marat devient Juif en 1940 – dans certains écrits…

Un bon professeur est celui qui enseigne la complexité de l’histoire. Cette complexité rend plus intelligent, permet à l’enfant et à l’adolescent de réfléchir et de lire, même si, comme vous l’avez relevé, il faut se garder de le rendre trop pessimiste. L’enseignement de l’histoire ne doit pas lui apprendre le dégoût de sa patrie. Je pense que l’histoire de France a suffisamment de belles pages pour éviter cela, mais il faut en effet y veiller. Un historien qui enseignerait la Révolution à travers la seule Terreur ne ferait pas son métier.

(…)

M. Paul Thibaud : La liberté de débattre est absolument essentielle et je ne crois pas du tout à la distinction entre la recherche scientifique et la diffusion dans les médias. Cette distinction n’est pas tenable.

Cela dit, je répète qu’il ne faut pas s’en tenir à des positions négatives. Il faut progresser dans l’intelligence du monde dans lequel nous vivons, élargir notre vision du monde.

Pour cela, il faut écouter certaines demandes qui montent autour de nous, et qui sont irrépressibles. Le traitement de la colonisation et de la décolonisation est un problème. La pensée n’a pas suffisamment avancé sur ce sujet. Les rapports avec l’Algérie sont très malsains. Une commission d’historiens, mixte, devrait déblayer le terrain. D’abord celui des faits : combien de morts ? Qui les a tués ? Quels sont les mécanismes qui ont conduit à la bataille d’Alger ? Les accords d’Évian qui ont été signés n’ont pas été respectés. Ils comportaient en effet l’amnistie des deux côtés, en Algérie comme en France, pour tous les événements de guerre. Il y a là toute une source de conflit. D’un certain côté, ces accords avaient un côté idéaliste. Ils avaient été imaginés par un certain nombre d’officiers, en général gaullistes de gauche – Vincent Monteil, le général Buis,…qui croyaient à la réconciliation entre Algériens à la fin de la guerre. Ils se sont trompés et les harkis ont vu de quoi il retournait. À l’erreur s’est ajoutée aussi la fourberie de certains.

Il faut comprendre. Je suis contre les mémoires partielles parce qu’elles ne permettent pas de comprendre. Comprendre, c’est ce qui nous libère. L’accusation nous rive au mal que nous dénonçons, tel un φαρμακον. Il faut aller vers la compréhension de soi, et des autres. Il faudrait une commission de « compréhension » franco-algérienne, et non pas de « justice et paix », parce que, pour juger, il faut comprendre. Il faudrait des stratégies d’élargissement et d’enrichissement de la mémoire. On n’a pas le droit d’ignorer. On peut ignorer beaucoup de choses, mais ce n’est pas un droit. C’est toujours un défaut. Il faut lutter contre l’ignorance : limiter la connaissance à certains objets – par exemple, réduire la guerre d’Algérie à la bataille d’Alger et aux tortures du général Massu et du général Aussaresses – est une forme d’ignorantisme. Il y a eu des horreurs, et des choses moins horribles.

M. Christian Vanneste : J’ai vraiment bu du petit-lait en vous écoutant.

Mme George Pau-Langevin : On s’en doute !

M. Christian Vanneste : Pour la première fois, on a vraiment entendu parler de la nécessité absolue de la liberté d’expression. Voilà ! Nous sommes aujourd’hui à la merci d’un trio infernal – le politiquement correct, la pensée unique et le terrorisme intellectuel – qui nous empêche de parler et de mettre face à face des idées différentes. M. Thibaud a le mérite de dire que la vérité ne peut être démontrée que si elle est falsifiable. Si on commence à la protéger par des lois, alors la vérité ne sera plus une vérité. Je partage complètement son point de vue.

En le lisant, j’avais remarqué qu’il avait été l’un des seuls à voir que l’amendement que j’avais déposé à l’article 4 de la loi du 23 février 2005 était beaucoup plus modéré, plus équilibré que la loi Taubira, parce qu’il laissait la place à d’autres points de vue. Je regrette d’avoir opté pour « en particulier » au lieu de « aussi », qui aurait été beaucoup plus clair.

En tout cas, une de vos expressions m’a frappé, qui vous est commune avec Alain Finkielkraut, c’est la haine de soi. Pourriez-vous développer ? Quel est le rapport entre l’enseignement de l’histoire, ou un certain enseignement de l’histoire et la haine de soi ?

M. Paul Thibaud : La haine de soi française est évidente pour moi. À quoi la renvoyer ? Comment l’expliquer ? Je crois qu’elle remonte très loin dans l’histoire de France. On ne peut pas comprendre 1789 sans une certaine haine de soi. D’ailleurs, un auteur comme Burke l’a très bien compris. Il s’est demandé pourquoi les révolutionnaires voulaient tout recommencer à zéro. N’avaient-ils donc pas d’estime de leur pays ? Ils n’ont pas de constitution, disait-il. Pourquoi y a-t-il un côté antifrançais dans les Lumières françaises ? Pourquoi Voltaire se réjouissait-il de la défaite des armées françaises à Rossbach et de la perte des « arpents de neige » du Canada ? La France est atteinte d’un syndrome qui a fait sa faiblesse et sa grandeur. Elle veut recommencer à zéro ; d’où l’éclat de 1789 en Europe. Les révolutionnaires se sont détachés de la France pour parler à l’ensemble de l’humanité. Nous sommes toujours aux prises avec la même difficulté. Tantôt les Français se surestiment parce qu’ils se confondent avec l’humanité, tantôt ils se sous-estiment parce qu’ils ne sont pas à la hauteur de leurs prétentions. Encore une fois, il faut essayer de comprendre pourquoi. « Ni rire, ni pleurer, comprendre » disait Spinoza. C’est toujours ce qu’il faut essayer de faire.

Quant à votre amendement, il avait le tort de ressembler beaucoup trop à ce à quoi il répondait. Au moins aviez-vous le mérite de ne pas indiquer aux chercheurs de travailler dans telle ou telle direction, et de telle ou telle manière.

(…)

M. Christian Vanneste : Même si les associations se rendent bien compte que la multiplication des cérémonies nuit à l’affluence des participants, chacune d’entre elles veut avoir sa propre journée du souvenir. Qu’en pensez-vous ?

Tout à l’heure, une de nos collègues a estimé que les commémorations servent à éviter de reproduire les erreurs du passé. Il me semble plutôt que commémorer consiste à magnifier le sacrifice, l’héroïsme ou d’autres valeurs positives. Votre commission a-t-elle réfléchi au contenu qu’il convient de communiquer à travers les commémorations ?

Durant les cérémonies, un texte du ministre est généralement lu par un élu ou un enfant, et ce dernier n’y comprend manifestement rien. Faut-il maintenir ce genre de cérémonial complètement dénué de sens ?

M. André Kaspi : La présence des enfants à ces communions repose sur la contrainte. Ils sont incités à participer soit par leurs enseignants, eux-mêmes poussés par la municipalité, soit par leurs parents ou plutôt leurs grands-parents. En règle générale, ils ne comprennent ni le texte du ministre ni même le sens de la cérémonie. Il serait cependant extrêmement difficile de changer quoi que ce soit car les anciens combattants présents ne cherchent pas à transmettre mais à se rencontrer. Les seuls souhaits qu’ils expriment, c’est que les médias s’intéressent à eux et que l’école s’investisse davantage. Le directeur général de l’enseignement scolaire, que nous avons auditionné, nous a indiqué que toutes les journées thématiques signalées aux enseignants pourraient faire l’objet d’un manuel volumineux. Peut-être, au fond, ne faut-il rien changer aux cérémonies, si ce n’est réduire la présence des enfants ou modifier leur rôle, pour en finir avec ces rituels désuets.

Les valeurs à inclure dans ces commémorations doivent reposer sur trois piliers. Les valeurs républicaines : liberté, égalité, fraternité, démocratie ; les valeurs patriotiques : héroïsme, sacrifice, indépendance nationale, paix, engagement ; les valeurs sociales : adhésion à la nation, réhabilitation des victimes, respect, citoyenneté. Il est capital de savoir pourquoi l’on commémore.

Les États-Unis possèdent un Memorial Day, le dernier jeudi de mai. Ce système ne me paraît toutefois pas adaptable à la France car il ne correspond pas à notre mentalité et la date choisie provoquerait un sursaut d’indignation auquel les politiques ne résisteraient pas. Il vaut donc mieux ne pas le proposer.

(…)

M. André Kaspi : Nous pensons qu’il faut favoriser certaines commémorations et oublier progressivement les moins importantes. Le conflit entre anciens combattants d’Afrique du Nord est extrêmement vif : la FNACA, la Fédération nationale des anciens combattants en Algérie, Maroc et Tunisie, ne veut pas entendre parler d’un autre jour que le 19 mars, tandis que la date officielle, le 5 décembre, ne représente rien du point de vue historique.

Mme Catherine Coutelle : Voilà ce qui est gênant. Le 19 mars marque tout de même la fin des hostilités.

M. Christian Vanneste : C’est le jour où 150 000 harkis ont été massacrés !

M. Lionnel Luca : La fin de la guerre a été officiellement établie au 2 juillet.

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