L’Ukraine et la “démocratie” européenne. (3)

L’Ukraine, telle qu’elle est reconnue et défendue par les pays occidentaux, est un État artificiel. La guerre entre la Russie et ce pays est systématiquement présentée de manière partiale dans la plupart de nos médias. Cette désinformation crée une distorsion du réel qui tourne à l’inversion.

Ainsi, les démocraties européennes éprises de paix s’opposeraient avec leur sœur ukrainienne à la dictature de Poutine et au désir fou de celui-ci de récupérer les États de l’ancienne URSS, voire ceux du Pacte de Varsovie, voire encore de conquérir l’Europe occidentale. Pour cela, il serait prêt à recourir à l’arme nucléaire, malgré une armée inefficace, dont les matériels sont obsolètes et qui subit des pertes colossales. L’économie russe vacille, le peuple souffre, le régime va s’effondrer et la guerre est un moyen désespéré de le faire tenir debout.

On peut pratiquement inverser toutes ces affirmations. Depuis l’intervention de l’OTAN, et donc de ses membres européens dans l’ex-Yougoslavie au détriment des Serbes, en faveur de pays qui sont devenus des satellites économiques de l’Allemagne, comme la Croatie, en faveur des musulmans de Bosnie et du Kosovo, en créant des pays absurdes, ethniquement déchirés, l’idée que l’Europe ce soit la paix et le droit est devenue grotesque. L’Europe c’est la guerre et la force au service d’une utopie politique qui se moque du droit. Ainsi demande-t-elle le respect des frontières de l’Ukraine, tout en ignorant celles de la Serbie. Bruxelles, Paris, Berlin soutiennent un président qui n’est plus légitime depuis la fin de son mandat le 31 mars 2024. La Rada, le parlement de Kiev, élu en 2019, n’a pas non plus été renouvelée au terme de sa légitimité constitutionnelle, en 2024. En revanche, le Président Poutine a été réélu en 2024 avec 88% des voix. Son parti, Russie Unie a remporté avec 355 sièges sur 450 la majorité à la Douma. Malgré des dénonciations de fraude électorale par les Occidentaux, on constate que des élections régulières ont lieu en Russie, non en Ukraine. Les démocrates européens soutiennent donc un État qui n’est plus une démocratie contre un autre qui l’est davantage. Le Président Poutine est un véritable homme d’État. Issu comme beaucoup des dirigeants russes des services de sécurité, Vladimir Poutine est un silovik. Quoi d’étonnant dans un pays qui a connu une triple descente aux enfers pendant l’effondrement du régime soviétique et son remplacement ? Humiliée sur la scène internationale, plongée dans un marasme économique, minée par la corruption, incapable de venir à bout des agitations séparatistes comme celle de la Tchétchénie, la Russie a trouvé chez ceux dont la formation et l’esprit étaient voués au patriotisme les artisans du redressement. Poutine était l’un de ceux-là, un modéré plutôt libéral, venu du KGB, mais passé par la mairie de Saint-Petersbourg, aux côtés d’Anatoli Sobtchak, le maire, et son ancien professeur de droit. Poutine est un juriste, un intellectuel qui a beaucoup lu et s’inspire de philosophes comme Nicolas Berdiaev et Ivan Illine. Sur ce plan, il se situe à cent coudées au-dessus des dirigeants européens et américains. Son arrivée après Eltsine, dans les pires conditions, pour redresser le pays le fait ressembler à de Gaulle plus qu’à Staline. En face, le “président” ukrainien est un clown aux facéties salaces qui a gagné sa popularité en jouant le rôle d’un président dans une série télévisée. Sans doute est-ce cela qui en a fait le candidat de l’Occident, de plus en plus enclin à confondre politique et spectacle. C’est un personnage trouble, qui cultive l’ambiguïté : issu d’une famille juive décimée par la Shoah, il célèbre néanmoins les nationalistes ukrainiens qui ont collaboré avec les nazis ; sous des dehors modestes, il possède des biens immobiliers aux États-Unis et en Italie, et son gouvernement semble entouré sinon pénétré par la corruption.

Poutine est un pragmatique à la fois mû par un sentiment patriotique puissant et guidé par un réalisme rationnel et froid. C’est ce qui le rend de plus en plus distant des dirigeants occidentaux qui lui paraissent trop peu raisonnables. Poutine a donc mené trois combats. Le premier a permis d’écraser la rébellion islamiste tchétchène, avec succès et sans nuance. C’est un musulman rigoriste, Ramzan Kadyrov,  qui dirige aujourd’hui la Tchétchénie  en étant l’un de ses plus fidèles soutiens. Le second voulait tirer la Russie du marasme économique et de la corruption. C’est chose faite. La dette russe est passée de 92,4% en 1999 à 19% du PIB en 2026. Celle de la France passait de 60% à 118% dans le même temps. Le salaire mensuel moyen des Russes, de 1523 Roubles en 1999 ( 63 $), est aujourd’hui de 110 216 Roubles ( 1400 $). Le PIB/PPA est monté de 870 milliards $ à 5400 milliards $ en 2025, faisant de la Russie la quatrième puissance mondiale derrière la Chine, les États-Unis et l’Inde et devant le Japon et l’Allemagne. Les esprits chagrins soulignent les difficultés de cette économie, l’inflation, les taux d’intérêts élevés, et surtout le rôle de l’énergie et des matières premières dans les exportations. Mais ils oublient qu’à l’arrivée de Poutine,  ces richesses étaient la proie de groupes étrangers et des oligarques. Aujourd’hui la Russie profite pleinement du fait qu’elle possède ce dont les pays les plus développés ont besoin, en Europe notamment, et on s’interroge sur la stupidité des dirigeants européens qui se privent de ces ressources proches et bon marché pour les chercher plus loin et plus cher. Les Occidentaux ont assommé la Russie de sanctions. En fait, celles-ci ont dopé la diversification de la production agricole et industrielle au détriment des pays importateurs, des produits agricoles français comme des automobiles allemandes. Certes la Russie développe un secteur militaro-industriel considérable, mais elle a aussi relancé sa fabrication d’avions civils avec par exemple l’Irkout MC-21 qui va remplacer l’Airbus A320 et le concurrencer. Ce renforcement de la capacité industrielle ne tend pas vers l’autarcie car les échanges avec des pays comme la Chine ou l’Inde s’accroissent. Cela nous amène au troisième effort. La Russie des années d’humiliation était de plus en plus isolée. Les Européens se réjouissent encore de cet isolement, alors que c’est plutôt l’inverse qui se produit. La Russie n’est plus communiste, n’est plus le phare des révolutions. Poutine, né à Leningrad, redevenue Saint-Petersbourg depuis, est plus un Russe tourné vers l’Occident qu’un slavophile. Il voulait entrer dans le club occidental. On l’a rejeté et il a donc mis en œuvre une stratégie opposée.  Ainsi, les Brics comprennent outre la Russie, la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud, le Brésil, puis l’Éthiopie, l’Égypte, l’Indonésie, l’Iran, les Émirats Arabes Unis, et réunissent les pays émergents qui sont devenus les concurrents des pays occidentaux, avec parfois une rancœur mal digérée contre lui. La bêtise, l’arrogance occidentales ont fait basculer la Russie, vieil empire colonisateur, devenu le grand frère des révolutions avec le communisme, dans le camp du “sud global” face à la minorité des anciennes puissances impérialistes. Le remplacement de la France par la Russie dans nombre de pays africains est une défaite majeure pour notre pays. De plus la Russie a retrouvé la plus grande partie de son rayonnement en Asie sur les anciennes républiques de l’URSS avec la CEI ( Communauté des États indépendants), l’OTSC (Organisation du traité de sécurité collective) et l’UEEA (Union économique eurasiatique). L’Organisation de coopération de Shanghai étend cette influence à l’Inde, au Pakistan, et à l’Iran. Ces organismes sont bien sûr bousculés par la géopolitique et la guerre en Ukraine, mais ils démentent tout isolement de la Russie, et témoignent même d’une souplesse qu’on souhaiterait dans la politique internationale de la France.

La supériorité “morale” de l’Occident sur la Russie est une ânerie ou une hypocrisie. Des États qui ont poussé l’Otan jusqu’aux frontières de la Russie malgré ses avertissements, qui ont renversé le pouvoir ukrainien pour faire du pays un outil contre la Russie, qui font la guerre en donnant des armes à une piétaille ukrainienne que l’on envoie à la mort, tout en restant à l’abri à Londres, Berlin et Paris, qui ont fait semblant d’approuver les accords de Minsk pour se donner le temps d’armer l’Ukraine, n’ont rien de “moral”. Ils sont à la merci du cynisme de leurs dirigeants qui préfèrent la guerre parce qu’ils pensent qu’elle protège leur pouvoir. Il faut au contraire espérer que cette guerre soit un argument pour les renverser, ce qui permettrait aux Ukrainiens de retrouver la paix dans un pays privé d’une partie de ses régions russophiles.

 

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