Macron ou le malin génie de la repentance !

A lire le savoureux livre de Jean Tulard, “Marengo, ou l’étrange victoire de Bonaparte”, on découvre comment Napoléon a certes été un homme d’action, mais aussi comment il a été un pionnier de la communication politique. Marengo avait commencé par une défaite puis s’est transformé en victoire en fin d’après-midi. Le Premier Consul était assez responsable de la première et assez étranger à la seconde dans laquelle Desaix avait joué le rôle décisif qui lui avait coûté la vie, mais avec habileté, il a présenté son erreur initiale comme un piège tendu à l’ennemi et brillamment réussi. Le dosage de l’action et de la communication est la trame de la politique moderne. Seule l’évolution des doses est inquiétante. Marengo fut une victoire avant que l’artiste ne la métamorphose en légende.

L’accélération prodigieuse des événements, la généralisation de la démocratie formelle en Europe, et par voie de conséquence, le raccourcissement de la durée du pouvoir et l’accroissement du poids des médias, tout concourt à ce que la communication prenne le pas sur l’action et finisse par l’étouffer. Bonaparte est demeuré une quinzaine d’années à la tête de la France. De Gaulle, onze ans à peine. Mitterrand dix ans si on retranche les cohabitations. Chirac perdait stupidement sa majorité au bout de deux ans. Sarkozy et Hollande se contentèrent d’un mandat. Les périodes de pouvoir deviennent des courses échevelées où le dire, le commenter, l’emportent sur le prévoir, sur l’agir. La présidence actuelle en offre une caricature achevée. Certains médias en sont venus à scruter non les événements mais les répercussions qu’ils auront sur les prises de parole présidentielles. 100 000 morts ! Mais que va dire le président ?

Ce dernier laissera le souvenir d’un beau parleur, au phrasé étudié, théâtral, mais il pourrait dans l’avenir illustrer un cours de communication politique comme l’antithèse de Napoléon. Celui-ci avait l’art de construire sa légende sur ses victoires, même étranges. Son génie a permis que l’aventure piteusement terminée à Waterloo continue à alimenter la fierté française, parce que l’individu d’exception qu’il était confondait sa gloire avec celle de la France. Il suffit d’écouter Zemmour pour s’en convaincre. Avec Macron, on a un individu tellement narcissique que le souci obsédant qu’il a de son image se moque éperdument de son effet sur celle du pays. On en arriverait à penser que son art consiste à transformer les victoires en défaites, avec en prime que ces défaites pour le pays reviennent en boomerang sur celui qui croyait en tirer parti.

Voulant imiter le Chirac de la commémoration du Vel d’Hiv reconnaissant en 1995 le rôle de l’Etat français dans la déportation des Juifs, Macron a fait de la repentance un sujet privilégié de sa communication. Chirac n’omettait pas de rappeler qu’il y avait d’autres Français que ceux de Vichy. Il y avait ceux qui avec de Gaulle avaient, eux, tenu la parole de la France. De Gaulle lui-même considérait d’ailleurs qu’ils étaient la vraie France et que Vichy était “nul et non avenu”. De Gaulle n’aurait jamais reconnu la responsabilité de la France parce qu’il considérait que l’Etat français était illégitime. Chirac gardait cette part de légende mais il voulait l’adosser à une part de sincérité.

Chez Macron, l’équilibre est rompu. L’armée française présente en Algérie l’était aux ordres de la République et combattait un ennemi de la France ; sur le terrain, la victoire militaire était obtenue et de Gaulle avait cru que l’indépendance, indispensable pour libérer la France de cette “boîte à scorpions”, mais offerte généreusement dans ces conditions permettrait de garder des liens positifs avec l’ancienne colonie ; enfin, les efforts considérables fournis par notre pays durant la période française, sur le plan médical ou scolaire, ou pour les infrastructures, permettaient de regarder le passé le front haut. Faisant fi de ces éléments, le “président” ose qualifier la colonisation de crime contre l’humanité, parle des crimes commis par la France en Algérie semblant ignorer que ce message ne s’adresse pas comme celui de Chirac aux victimes françaises de la collaboration, mais à un pays étranger, souvent hostile dont il accrédite ainsi le discours anti-français. Peut-être songe-t-il que cette repentance sera de nature à réconcilier une certaine jeunesse d’origine algérienne présente en France avec notre pays ? On le sait maintenant : il avait tout faux. Coup sur coup, un ministre algérien évoque publiquement la France comme un ennemi traditionnel et éternel, et le gouvernement français annule un déplacement à hauts risques en Algérie. Bref, Alger considère que Macron n’en fait pas assez dans la repentance et perçoit celle-ci comme un aveu de faiblesse dont il faut profiter. Quant aux immigrés d’origine algérienne, Macron aura réalisé ce prodige de leur donner des raisons de détester le pays d’accueil et d’avoir des droits sur lui.

On notera qu’après le rapport Stora pour le moins asymétrique en faveur des thèses du FLN, un autre rapport, “Duclert”, est tombé, cette fois sur le Rwanda et l’opération Turquoise. Il conclut à “un ensemble de responsabilités lourdes et accablantes pour la France”, en évitant de justesse le terme de “complicité” pour le génocide. Une fois encore Macron tente de lustrer son image en battant la coulpe de son pays et en justifiant les accusations de nos ennemis. Heureusement, Edouard Balladur, premier ministre à l’époque, a rappelé que la France avait été la seule à intervenir pour sauver le maximum de gens, et qu’elle n’a donc aucun reproche à subir. L’opération du Rwanda a consisté dans une prise de pouvoir armée des rebelles Tutsis appuyés par les Anglo-saxons. La France qui soutenait mollement le gouvernement Hutu a cessé de le faire dès les rumeurs de massacres, et n’est intervenue que dans un but humanitaire. Le Rwanda est passé de la francophonie à l’anglophonie, est devenu membre du Commonwealth, et cerise sur le gâteau, M. Macron a permis l’élection d’une proche de  Paul Kagame, Louise Mushikiwabo, à la tête de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF).

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13 commentaires

  1. Je considère que les temps ne sont plus aux chroniques, aux constats et autres éternels bilans de situation qui de toutes façons s’évanouissent dans la triste réalité, mais je dois avouer que là votre texte vaut vraiment le détour.

  2. je pense que les gens de Davoes ont fait mettre Macron au pouvoir en faisant un coup d’Etat en France ; Macron n’a aucune valeur pour parler de la France et des français. Ce petit banquier se permet de juger des moments de guerre…alors qu’il n’a même pas fait l’armée. Pour moi un Président de France, chef des armées devrait avoir fait plus que ça, comme en Israël ; Ce bonhomme serait absent au combat, il préfère le pouvoir antidémocratique des financiers, des GAFA et de tous ces technocrates qui, pour moi, sont inutiles et incompétents. Comme disait Marie-France Garaud en 2017, il faut que ces bureaucrates, ces hauts fonctionnaires reprennent leur vraie place, aux pieds du CHEF

  3. L’opposition que vous pensez pouvoir faire entre la repentance façon Chirac et la repentance façon Macron me semble largement inexistante.

    Pour reprendre vos arguments : dans les deux cas, la repentance s’adressait à la fois à des gens ayant la citoyenneté française et à des Etats étrangers (Israël et USA dans le cas de Chirac) ;
    dans les deux cas, ce qui peut être reproché aux repentants est d’avoir une évaluation des événements qui est plus influencée par la politique que par l’histoire.

    Dans le cas de Chirac, par exemple, le niveau d’information des acteurs est mal évalué, et un regard anachronique est donc posé sur leurs actions.
    Ce niveau d’information était évalué de manière intuitive et immédiate par ceux qui avaient vécu la période, ce qui contribue sans doute à expliquer que, dans les sondages d’opinions, on continue (ou continuait, car beaucoup ne sont plus de ce monde) à voir une forte différence d’appréciation en fonction de l’âge.

    Ce qui est en critiquable est donc la repentance dans son ensemble, et pas seulement sa déclinaison macronienne.

    1. Votre réflexion est beaucoup trop abstraite. Les situations sont totalement différentes : un régime de circonstance soumis à l’occupant et la République française dans sa continuité. Cela permet de cibler la responsabilité dans le premier cas, non dans le second. L’objectif visé par Chirac a été atteint. Celui de Macron est irréaliste et non seulement, il n’est pas atteint, mais encore il génère son contraire. Que la repentance soit critiquable, certes, mais justement j’évoque un troisième personnage, et non des moindres qui ne s’y livre pas : de Gaulle, ou Balladur à propos du Rwanda.

      1. Voyez le verbatim du discours de Chirac :

        https://www.lefigaro.fr/politique/le-scan/2014/03/27/25001-20140327ARTFIG00092-le-discours-de-jacques-chirac-au-vel-d-hiv-en-1995.php

        “La France, patrie des Lumières et des Droits de l’Homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux.”

        Si Chirac avait pour objectif de “cibler la responsabilité”, je ne pense pas que cela soit très clair dans son discours (malgré la référence aux Français alors à l’étranger un peu plus loin), ou dans les conséquences de son discours.

        Par ailleurs, Hollande par exemple a fait un discours encore plus marqué sur le sujet, et il me semble me souvenir que ce discours avait été approuvé par Chirac.

        Il me semble d’ailleurs qu’on invoque la responsabilité d’un “régime de circonstance” lorsqu’on souhaite justifier la repentance, avant de passer aux Français “dans leur continuité” lorsqu’il s’agit d’en tirer diverses conséquences.
        Le terme même de repentance le montre : j’espère n’être pas trop abstrait pour le philosophe que vous êtes en remarquant qu’on se repent pour soi, alors qu’on critique autrui.

      2. S’il s’agissait seulement de dire que Vichy a eu tort de faire telle ou telle chose, ou que Vichy n’était pas légitime, ou que certains de ses fonctionnaires auraient mieux fait de…et pu considérer que… alors le discours de Chirac ne serait pas très original.

        C’est ce que tout le monde pensait depuis bien longtemps, et la petite minorité qui ne le pense pas ne risquait pas de changer d’avis.

        Mais, précisément, ce n’est pas le propos du discours de Chirac.

        Dans le livre Qu’est-ce qu’un déporté, de Joly Wieviorka et alii, on trouve l’anecdote suivante (je la donne de mémoire).
        Dans le cours des années 50, et en tout cas avant le retour de de Gaulle au pouvoir, un débat a lieu sur l’indemnisation des déportés. Les déportés résistants sont indemnisés deux fois plus que les déportés non résistants. Le seul débat auquel cela donne lieu est celui de la catégorie où ranger les déportés communistes, parfois arrêtés sur la base de la position communiste d’avant juin 1941.
        C’est donc ce que pensaient les députés qui avaient vécu la période, toutes tendances et origines confondues…et ce n’est plus le cas aujourd’hui.

        1. “Mais il y a aussi la France, une certaine idée de la France, droite, généreuse, fidèle à ses traditions, à son génie. Cette France n’a jamais été à Vichy. Elle n’est plus, et depuis longtemps, à Paris. Elle est dans les sables libyens et partout où se battent des Français libres. Elle est à Londres, incarnée par le Général de Gaulle.” Le discours de Chirac est équilibré : il y a la France dans sa continuité qui n’a pas tenu parole, parce qu’elle était dirigée par l’Etat français, et il y a la vraie France. C’est du gaullisme avec une concession au contexte typiquement chiraquienne pour condamner les “racismes” contemporains, en France comme à l’étranger, dans l’ex-Yougoslavie par exemple. Il n’y a aucun équilibre chez Macron qui se fait le procureur de son propre pays.

          1. Je pense que M. Macron considère comme vraie France les porteurs de valises dans le cas de l’Algérie, et les militants agissant pour la condamnation de la France dans le cas du Rwanda. Donc là non plus, il n’y a pas de différence entre les deux attitudes.

            Et le discours de Chirac n’est pas gaulliste, puisqu’il déforme les faits non pour conformer l’image de la France à ce qu’il aurait fallu qu’elle soit, mais l’inverse.

            De Gaulle tenait compte du fait que les Français, même non résistants, étaient majoritairement hostiles à l’Occupation. C’est le sens de ses premières déclarations, dont certains commentateurs modernes croient bon de faire des gorges chaudes, lors de ses premières interventions officielles en Normandie.
            Au contraire, le discours de Chirac est inexact dans un sens défavorable à la France : par exemple, il est inexact que la France ait manqué à sa parole envers les gens arrivés en France comme réfugiés lors de l’invasion de la Belgique ; évacués de force de Bade et du Wurtemberg par les Allemands à l’automne 1940 ; et même arrivés en violation des lois sur l’immigration dans l’entre-deux guerre.

          2. Dans le discours de de Gaulle, il y a d’un côté une poignée de traîtres, pour l’essentiel punis à la Libération, et de l’autre le reste du pays.
            Dans le discours de Chirac, il y a au contraire, implicitement mais nettement, d’un côté une poignée de non traîtres, et de l’autre le reste du pays.
            Aussi le discours de Chirac a-t-il été perçu comme un tournant, et n’est-il pas un discours gaulliste…c’est le début de la repentance, l’ouverture de la boite de Pandore. Mitterrand avait refusé de le faire, et sur ce point il a eu raison.

          3. Il faut vraiment méconnaître Chirac pour interpréter ainsi ses paroles. L’Enarque ne peut sous-estimer la France “officielle”, mais lui oppose l’autre minorité qui est constituée par l’élite résistante qui prendra ensuite le pouvoir. Il sait que la grande majorité des Français subit. Mitterrand, comme de Gaulle, d’ailleurs en raison de leur origine “culturelle”, n’ont que peu de respect pour l’oligarchie de la IIIe République qui passe le témoin au gouvernement de Vichy et le sert au moins jusqu’en 1943.

          4. Pour ma dernière remarque sur ce sujet : je ne crois pas déformer les intentions de Chirac.

            Le but de son discours, et ses effets, me semblent bien être de faire passer la responsabilité de cette affaire à l’ensemble des Français. Il parle même de dette imprescriptible, cette dette étant attribuée à “nous”.

            Je maintiens donc que Chirac est le premier responsable du développement de la repentance.

    2. S’il est besoin d’avoir fait son service militaire pour être candidat à la Présidentielle et chef des armées, toutes les candidatures féminines peuvent dés lors à l’avenir être réfutées.
      Par ailleurs, Jeanne d’Arc n’en serait pas très contente !

  4. La repentance est une affaire privée, personnelle; un état n’a pas à se repentir, certains de ses citoyens, si! Le manichéisme concernant les hommes qui ont travaillé sous le régime de Vichy est stupide et anachronique, certains d’entre eux , de bonne fpoi, travaillaient pour la France et croyaient en être “la bouclier”, certains collaboraient même activement avec les résistants locaux; témoignage direct : la femme du Secrétaire Général de la Préfecture de l’Aveyron transporte des fusils de l’armée cachés dans le landau de son fils pour les cacher dans leurs appartements privés à la préfecture; ce même Secrétaire Général en accord avec le colonel de la gendarmerie de Rodez, fait prévenir par un médecin local les gens menacés d’arrestation (juifs et/ou résistants…) etc…
    La repentance d’état est une faiblesse politique, et un état faible est un état presque vaincu; Quand on ne se respecte pas soi-même il est illusoire d’attendre le respect de la part des autres. Macron n’est pas un homme politique, c’est un arriviste sans culture qui n’aime pas la France.

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