Le travail le dimanche, une mauvaise idée (Le Monde)

C‘est sans doute l’ironie de l’histoire. La liberté d’entreprendre et l’économie de marché triomphent partout et dans le même temps le profit voulu pour lui-même, recherché par tous les moyens et déconnecté de l’économie réelle, montre toute la puissance de sa nocivité.

Cela doit nous conduire sur le plan national à ne pas laisser au seul marché le soin de réguler l’activité. Ainsi, la proposition de loi en débat sur le travail dominical accroît quatre risques : la régulation des commerces par le seul marché, la compétition entre les territoires, la dichotomie entre le consommateur et le citoyen et l’inégalité entre les salariés.

Tout d’abord on veut limiter l’ouverture dominicale à certaines zones géographiques, des « groupements urbains d’un million d’habitants ». Si la volonté de ne pas soumettre l’ensemble des territoires à cette autorisation est louable, il faut en craindre les effets. Que deviendront les commerces concurrents qui, situés du mauvais côté de la frontière, verront partir leurs clients du week-end vers « la zone » ? Et les commerces de proximité qui ont besoin d’un flux de passants pour vivre ? Ils seront à l’évidence appauvris et demanderont aux pouvoirs publics d’ouvrir à leur tour le dimanche. Alors, le marché aura eu raison des pseudo-frontières administratives ; d’ailleurs, c’est le cas partout. Et nous aurons abouti à un résultat dont visiblement personne ne souhaite l’avènement : la généralisation sans restriction du travail dominical.

Cette compétition entre les commerces affectera les territoires. Il est à craindre que le phénomène de « pompe aspirante » soit accentué, quand tout le monde en constate déjà la nuisance pour nos commerces de centre-ville. La logique pure de marché prévalant ainsi entre les territoires produira les effets habituels : une concentration accrue du commerce dans les mains d’un petit nombre d’opérateurs, et donc en un petit nombre de lieux.

Car c’est une des conséquences fréquentes de la liberté du marché livrée à elle-même : elle conduit presque toujours à des situations d’oligopole dont le bien-fondé social et économique n’est pas démontré. Remarquons, d’ailleurs, que les représentants des artisans, du commerce de proximité et des PME sont opposés à la perspective d’un élargissement du travail dominical car ils n’auraient pas les moyens de lutter contre cette concurrence déloyale.

Les sondages produisent des résultats partagés à souhait, et leurs commentaires sont parfois déviés. D’abord, la majorité de l’opinion n’est pas orientée aussi clairement en faveur de l’ouverture dominicale qu’on veut bien le dire. Ensuite, ceux qui accueillent volontiers cette perspective lorsqu’ils sont dans la posture des consommateurs deviennent très réservés lorsqu’ils peuvent être concernés comme travailleurs.

On veut bien avoir des services et des commerces à portée de la main, sauf s’il faut se lever de bonne heure le dimanche pour que cela fonctionne… Comment l’encouragement d’une telle schizophrénie pourrait nous procurer une croissance importante et durable ? A moins de considérer que la richesse se réduit à sa seule expression quantitative et monétaire, ce qui est indéfendable. Et à supposer que l’extension de l’ouverture dominicale crée des emplois, ce qui n’est pas démontré : toutes les études montrent qu’un emploi créé dans la grande distribution en détruit trois dans le commerce de détail.

Il est dit que les salariés concernés par ce projet seraient protégés par le volontariat ; ils ne pourraient donc encourir aucune sanction pour avoir refusé de travailler le dimanche. Il ne manquerait plus que ça ! Mais qui pourra reprocher à un chef d’entreprise, en bon gestionnaire, de privilégier la progression de carrière de ceux qui auront fait l’effort de se mobiliser les dimanches ? Personne. L’instauration du travail dominical sans limitation dans certains secteurs produira donc, à coup sûr, deux catégories de salariés, du fait d’une discrimination exagérément positive liée à la bonne marche de l’activité.

LES LIMITES DU VOLONTARIAT
Et puis, chacun connaît les limites du volontariat : sans faire de procès d’intention aux chefs d’entreprise, il est peu probable que les salariés sollicités le dimanche puissent avoir d’autre choix que celui d’accepter. Parfois même, les parents isolés seront mis dans la situation de devoir travailler le dimanche pour préserver leur métier et son évolution, avec la conséquence que l’on imagine sur la garde de leurs enfants : devront-ils dépenser la majeure partie de leur rémunération bonifiée (lorsqu’ils l’auront obtenue) pour rémunérer leur assistante maternelle ? Il est difficile d’entrevoir, dans les situations de ce genre, un réel progrès social.

Certes, ces différents risques ne sont pas l’intention des promoteurs de la proposition de loi en débat. Ils y sont cependant contenus en germe. Et il est tout de même très malvenu qu’un tel message soit adressé aux Français par les temps qui courent. La crise mondiale devrait nous inviter à prendre le temps de réfléchir à ses causes et à ses conséquences. Alors que l’absence de repères personnels et sociétaux est de plus en plus cruelle, il n’est pas acceptable de faire courir aux Français ce risque de généralisation du travail dominical, proche ou lointain. Et, dans cette proposition de loi, ce risque est plus proche qu’on veut bien l’admettre. Pour cette raison, même s’il faut trouver les moyens de régler localement les situations aujourd’hui irrégulières, il n’est pas souhaitable qu’elle soit inscrite à l’ordre du jour de notre Assemblée.

♦ Christian Vanneste et 58 députés dans Le Monde, jeudi 27 novembre 2008

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6 commentaires

  1. Charly - 26 novembre 2008 16 h 49 min

    Bravo monsieur le député pour cette prise de position !

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  2. Seb - 26 novembre 2008 17 h 57 min

    -58 députés signent aujourd’hui une tribune dans Le Monde contre le travail dominical, « une mauvaise idée ». Conclusion : « Alors que l’absence de repères personnels et sociétaux est de plus en plus cruelle, il n’est pas acceptable de faire courir aux Français ce risque de généralisation du travail dominical, proche ou lointain. Et, dans cette proposition de loi, ce risque est plus proche qu’on veut bien l’admettre. Pour cette raison, même s’il faut trouver les moyens de régler localement les situations aujourd’hui irrégulières, il n’est pas souhaitable qu’elle soit inscrite à l’ordre du jour de notre Assemblée. » Bravo à ces députés. Et particulièrement à Monsieur Vanneste, qui en fait partie ! En espérant que vous arriverez à entraîner les sénateurs derrière vous ! La FTCE en tout cas se rejouit ! http://www.travail-dimanche.com/ Pour lire tout l’article (à l’adresse des lecteurs du blog) : http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/11/26/le-travail-le-dimanche-une-mauvaise-idee_1123338_3232.html –TV : moins de publicité et plus de propagande Extrait d’un amendement déposé par des députés UMP concernant le projet de loi sur l’audiovisuel : « Les créneaux libérés par les messages publicitaires sur les chaînes publiques seront dédiés à la diffusion de spots ayant pour thèmes : l’éducation sanitaire et sociale, le développement durable, l’instruction civique et citoyenne et l’Union européenne [diffusés à des] heures de forte audience (tel que le créneau précédent le programme de première partie de soirée – entre 20h30 et 21 h) ». Bon perso, j’ai une meilleure idée. A quand « Parlement academy ». 577 candidats…Un seul restera en lice ! Un jury de citoyens, choisi au hasard, et qui change tous les mois, donnent des notes aux parlementaires en fonction : de l’absentéisme, de la qualité de la loi, de la « motivation » des parlementaires pendant le débat, etc. Sur…Une telle émission, donnant droit aux téléspectateurs de décerner des points ou de recaler un candidat…Ferait un carton !!! Juste pour finir : prendrez vous (Monsieur Vanneste) la défense de l’AGRIF ? (Tout au moins la soutiendrez vous dans son combat?) En faisant, par ex, un communiqué ? Celle ci va en effet à des poursuites pour injure raciste contre la revue trimestrielle « Gasface », « la revue scientifique dédiée à l’amour et à la vérité », qui titre ainsi son numéro de cet automne : « Faut-il avoir peur de CES ENCULÉS DE BLANCS ? » Il est aisé d’imaginer ce qui se serait produit si dans ces textes, « blancs » avait été remplacé par « noirs ». Pour l’instant aucune réaction de la part des associations professionnelles d’un soi-disant antiracisme, de la H.A.L.D.E. ou de la saisie de ces injures par un Procureur de la République. L’AGRIF, pour sa part, fait face au racisme.

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  3. Etienne Roché - 27 novembre 2008 9 h 55 min

    Je ne suis pas d’accord avec vous dans votre opposition au travail le dimanche, pour plusieurs raisons, dont au moins:
    1)-Je ne fréquente plus depuis 1962 les commerces de proximité, beaucoup trop chers, et inaccessibles (pas de stationnement ou stationnement beaucoup trop taxé: il est irraisonable de demander plus de 10 cents l’heure pour une heure de stationnement, après c’est de l’arnaque);
    2)-Idem pour les artisans, je suis beaucoup trop pauvre pour payer des services à un coût exorbitant et depuis 1961 aucun d’eux n’a travaillé pour moi;
    3)-Des magasins, notamment hyper ou supermarchés, ouverts le dimanche, c’est un énorme avantage pour la clientèle et pour les salariés qui sont volontaires-et il y en a beaucoup.
    4)-Les « centre-ville » sont depuis longtemps inaccessibles aux gens qui ont peu de moyens, et réservés aux populations aisées (voir les bobos parisiens chers à Delanoé)
    5)-Laissez donc les Français libres de travailler et faire leurs achats où et quand ils le veulent, sans favoriser qui que ce soit par des dispositifs de régulation dont, depuis que des dirigeants, surtout socialo-écolo-communistes, les ont imposés, la grande majorité a totalement échoué et produit des résultats catastrophiques.

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  4. seb - 27 novembre 2008 16 h 52 min

    Le travail dominical aura un effet nul sur l’économie

    Le Credoc publie une étude qui remet en question les effets du travail dominical sur l’économie. Cette mesure aurait un impact nul. Le Credoc (Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie) vient en effet de publier une étude, remise à Luc Chatel :

    « On s’attend à ce que l’effet net de la libéralisation de l’ouverture des magasins le dimanche sur la demande globale adressée au commerce soit très limité, et que l’essentiel des ventes réalisées le dimanche corresponde au transfert de ventes initialement réalisées les autres jours de la semaine ».

    Autrement dit, la plupart des produits achetés le dimanche l’auraient été, de toutes façons, à un autre moment dans le semaine. Par ailleurs, les simulations opérées par le CREDOC sur l’emploi ne montrent pas d’impact réellement significatif, ni négatif, ni positif.

    « Plus de la moitié des personnes qui bénéficient d’un accès à une offre commerciale dominicale ne réalisent pas d’achat le dimanche […] les adversaires de la libéralisation sont majoritaires parmi les personnes qui, aujourd’hui, n’ont pas accès au commerce le dimanche, ainsi que dans la sous-population qui n’achète pas, ou seulement rarement, le dimanche ».

    En clair, « ceux qui auraient le plus à gagner à la libéralisation » du travail le dimanche sont en majorité défavorables à cette mesure…

    « Lorsqu’on soumet les Français au choix entre l’ouverture des magasins le dimanche ou leur fermeture tardive au moins une fois par semaine, la fermeture tardive est préférée à l’ouverture dominicale ».

    http://www.lexpress.fr/actualite/economie/travail-le-dimanche-un-rapport-embarrassant-pour-le-gouvernement_713048.html

    http://www.credoc.fr/pdf/Rech/C246.pdf

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  5. Gzg - 28 novembre 2008 11 h 36 min

    Oui, bravo M. le député !
    Le dimanche doit rester un jour « pas comme les autres » pour le bien des familles, des petits commerçants et des salariés aux qualifications les faibles qui doivent pouvoir survivre financièrement sans travailler le dimanche!

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  6. SAULE - 1 décembre 2008 13 h 34 min

    Courage Bravo merci
    URGENT : Organisez une manifestation à Paris le we avant le vote.

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