Principe de précaution et servitude volontaire.

Le pouvoir actuel n’est pas libéral, mais “progressiste” ce qui est le contraire. Le libéralisme repose sur l’idée que la personne douée de raison peut au profit de la collectivité jouir d’une autonomie dont elle fera le meilleur usage non seulement dans son activité économique mais aussi dans l’ensemble de la vie sociale, avec bien sûr une juste répression des cas où son comportement nuirait à la collectivité. Cette conception conduit à concevoir la société comme un vaste espace de liberté avec en son centre un noyau capable d’exercer les sanctions qui s’imposent à ceux qui contreviennent à des lois les moins nombreuses et les plus claires possibles. Le progressisme repose au contraire sur l’extension indéfinie du noyau central sous la forme d’un Etat tentaculaire multipliant les règlements et les interventions mais en clamant que c’est pour l’augmentation du bien-être et des menus plaisirs de chacun, et la sauvegarde de la santé et de la sécurité de tous. Ce système a été annoncé notamment par deux auteurs français épris de vraie liberté : La Boétie qui dénonce le caractère volontaire de la servitude chez les peuples qui acceptent de perdre leurs libertés et par Tocqueville annonçant une nouvelle forme de despotisme qui ne ruine la liberté que pour prétendre apporter le bonheur. Il est fascinant de constater à quel point la situation actuelle accrédite leurs craintes.

Le levier du mécanisme réside dans le principe de précaution, et l’énergie qui le meut est la peur. Chacun désire naturellement persister dans son être et n’envisage sa disparition ou même son effacement progressif par l’âge et les handicaps qu’avec dépit. Le plus souvent, nous souhaitons au moins le meilleur avenir pour nos proches et nos enfants. C’est pourquoi le principe de précaution agit avec tant de force puisqu’il consiste à affirmer qu’il faut, face à un danger, prendre le maximum de mesures pour prévenir celui-ci, et donc sauver des vies, chacun recevant le message en pensant à la sienne. On remarquera l’utilisation de l’argument par exemple pour justifier la limitation de la vitesse, ou le confinement. Il s’agit de vies ou de morts virtuelles dont l’existence est purement statistique, mais l’effet est assuré : beaucoup placent leur vie parmi celles qui ont été sauvées et se font les collaborateurs zèlés et enthousiastes des restrictions qu’on apporte à leurs libertés puisque c’est “pour leur bien”. Evidemment, l’efficacité du processus varie avec les peurs : lorsqu’il s’agit d’environnement, de pollution, et plus encore de réchauffement climatique, la peur demeure lointaine et abstraite et n’est pas à la mesure des contraintes qu’on prétend imposer aux automobilistes, par exemple. De même, la convergence de la limitation de vitesse avec l’augmentation des amendes déclenchées par des radars a rendu le bon sens des conducteurs soupçonneux, et avec raison. La vitesse n’est pas, n’est plus la cause principale des accidents, mais seulement le facteur le plus facile à sanctionner quand il s’agit d’automobiles. Alors, le Covid-19 est arrivé, et là, tous les éléments ont été réunis pour permettre à l’Etat de jouer les protecteurs envahissants mais dévoués, et pour la foule moutonnière d’applaudir à la multiplication des précautions. Certes, en France, l’Etat avait manqué le départ, mal perçu l’opportunité en continuant à lui préférer le réchauffement climatique, mais il se rattrape depuis. Moins il y a de morts, plus il y a de précautions, c’est-à-dire d’atteintes à nos libertés.

D’abord, il faut constater le caractère limité de la pandémie. Dans le pire des cas, celui de la Belgique, le virus aura tué une personne sur 1000, et le plus souvent atteinte par l’âge, et des pathologies qui ont affaibli son organisme. Dans les pays qui sont pointés comme subissant une catastrophe sanitaire, le chiffre est un peu supérieur à une personne sur 2000, et en France, légèrement inférieur. Mais plus les données paraissent satisfaisantes, plus le discours alarmiste s’amplifie, avec le risque d’une deuxième vague, l’inquiétude devant la rentrée scolaire, les rumeurs sur de nouveaux foyers que la propagande se plaît à nommer “clusters”, et la menace d’un nouveau confinement calamiteux pour notre économie sinistrée. Quelle que soit la solidité de ces craintes, on ne peut que constater l’intérêt que le pouvoir y trouve en montrant son apparent dévouement et en recevant l’assentiment de la partie la plus “civique” de la population, hélas souvent la plus propice à la servitude volontaire. Un peu de lucidité serait souhaitable. Tandis que certains applaudissent lorsqu’une équipe de policiers force une famille à quitter un TGV qu’on arrête exprès parce qu’elle portait mal ce masque, inutile il y a quelques mois, trois gendarmes, appelés pour une rixe dans le centre-ville de Roquefort-La Bédoule, se sont retrouvés face à une vingtaine de personnes particulièrement agressives qui n’ont pas tardé à se retourner contre eux. Des policiers qui appliquent avec excès des règles à des contrevenants peu dangereux, d’autres qui reculent devant des loubards ou qui, pis encore deviennent leurs victimes, et d’autres enfin qui se font distraits lorsque le récalcitrant est trop vindicatif ou semble trop dangereux : les Français vont-ils accepter longtemps encore un pouvoir qui ne sait pas évaluer les véritables dangers et protéger véritablement toute la population ?

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4 commentaires

  1. Si brillant soit-il dans son ouvrage sur “le discours de la servitude volontaire”, la Boétie a, pour nombre de penseurs qui l’ont suivi, été vu, non sans raison, comme un des ancêtres de l’anarchisme. La liberté s’oppose à l’autorité, le libéralisme au traditionalisme. Personnellement, je suis plus proche d’un penseur comme Scruton qui toute sa vie a fait l’éloge de l’obéissance que de la Boétie.

  2. Je pense que les gens acceptent la servitude car ils espèrent en retour la protection. Ils préfèrent la sécurité à la liberté. C’est le message de La Boétie.
    La liberté implique le risque et la responsabilité. La servitude peut paraître plus confortable.

  3. Liberté et responsabilité, l’un ne va pas sans l’autre, c’est ce que la devise républicaine a oublié, et c’est la première chose que l’on devrait enseigner aux enfants… avec le courage

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