Les valeurs morales sont-elles de droite ? (I)

nietzsche-berdiaevIl s’agit d’un texte qui reprend mon intervention lors des lectures Berdiaev  organisées par la Fondation « Institut de recherches socio-économiques et politiques (IRSEP) » et le laboratoire de pensée « Rethinking Russia » à Paris le 20 Octobre 2016.

 

En France, la gauche a monopolisé la morale et passe son temps à accuser la droite de toutes les turpitudes, historiques, avec le rappel des heures noires, sociales, avec l’imputation de soutenir les intérêts privés et les riches, ou répressives. Lors d’un célèbre débat télévisé, Giscard avait dû rappeler à Mitterrand qu’il n’avait pas le monopole du coeur. En 1998, la « droite » de l’hémicycle avait quitté la séance après que Jospin, alors 1er Ministre l’eut accusée d’avoir été esclavagiste et antidreyfusarde. Cette prétention est absurde. L’arrogance idéologique de la gauche dans notre pays est simplement le signe que la France n’a pas après plus de deux siècles « digéré » sa révolution. La Russie y est parvenue plus rapidement, et les idées conservatrices y sont aujourd’hui dominantes. Dire que les valeurs morales sont de droite, c’est énoncer une évidence raisonnable, à savoir qu’elles sont indissociables du conservatisme. Berdiaev a raison contre Rousseau !

L’idéologie révolutionnaire française a deux ancêtres : un politique, Maximilien Robespierre, et le philosophe qu’il avait beaucoup lu : Jean-jacques Rousseau.

Robespierre est le modèle des dictateurs de gauche de Lénine à Pol Pot. Au nom de la vertu, du monopole du bien, il s’est donné le droit et même le devoir de la terreur.  » La vertu sans laquelle la terreur est funeste, la terreur sans laquelle la vertu est impuissante ». La haine vindicative des politiciens et des journalistes de gauche contre ceux qui expriment des idées de droite est l’héritière de ce sectarisme révolutionnaire. Elle ne conduit plus à l’échafaud, mais à la mort sociale et au silence des suspects qui ont franchi la herse du politiquement correct. J’ai connu cela. Zemmour y est une nouvelle fois confronté. Le manichéisme est outrancier. Pour « l’Incorruptible », « les vices sont les chemins de la royauté ». Pour les censeurs actuels, la pensée conservatrice est « controversée », « sulfureuse » et constitue un dérapage manifeste. Les conservateurs ne sont que des fascistes dissimulés qui sont exclus des « républicains ». Il y a des citoyens plus égaux que les autres. C’est ce que disait déjà l’orateur jacobin : « il n’y a de citoyens que les républicains » ! Robespierre est un démocrate totalitaire pour lequel l’individu doit être totalement soumis au corps politique et la vertu n’est rien d’autre que cette soumission. On trouve la racine de cette conception chez Rousseau. C’est chez cet auteur dont on souligne souvent à tort l’humanisme optimiste que se trouvent les prémisses des idées fausses qui fondent l’idéologie de gauche, l’idéologie révolutionnaire.

I) On ne peut concevoir d’éthique qui ne soit fondée sur une exigence de vérité. Or la pensée de gauche a manifestement un problème avec la vérité. C’est à Saint Thomas d’Aquin qu’on doit la meilleure définition de cette notion : Adequatio rei et intellectus, la vérité est l’adéquation de la réalité et de l’esprit. Rousseau a un autre point de vue. « Commençons par écarter tous les faits, car ils ne touchent pas à la question », assène-t-il dans le Discours sur l’origine de l’Inégalité ». On ne peut mieux inaugurer le règne de l’idéologie, c’est à dire le discours qui va projeter sur le réel les préjugés qui fondent une orientation politique. Lorsque Nietzsche définit, lui, la vérité comme une erreur utile à l’espèce, c’est bien cette « vérité » qu’il vise, une vérité dont on a besoin et non celle qui s’impose par le raisonnement et l’expérience.
De ce point de vue, les grandes idéologies qui ont dominé la pensée française depuis la seconde guerre mondiale sont de grandes erreurs souvent brillamment soutenues et exportées. Pendant de longues années le marxisme a imprégné les intellectuels et les universitaires de notre pays. C’était leur « opium » comme le disait Raymond Aron comme la religion l’était pour le peuple selon Marx. Il était le phare qui a conduit les bateaux des historiens, des sociologues, des économistes et des philosophes à s’échouer sur la côte où s’est brisée la révolution communiste dénoncée par Kravtchenko sous les huées de nos « intellectuels engagés », mais définitivement disqualifiée par Soljenitsyne vingt ans plus tard. L’existentialisme sartrien a été son compagnon de route, à gauche de la gauche, célébrant les pires dictatures dès qu’elles étaient révolutionnaires. Sartre s’est trompé sur tout mais il était préférable, selon l’aveu de Jean Daniel, d’avoir tort avec Sartre plutôt que d’avoir raison avec Raymond Aron. Aujourd’hui, la lutte des classes prônée par des bourgeois qui n’avaient jamais vu une usine de près a disparu du paysage avec la diminution du prolétariat ouvrier. Le culte des minorités l’a remplacée. Les théories les plus farfelues comme l’idéologie du « genre », qui accompagne le groupe de pression homosexuel, sont l’expression actuelle de ce déni de vérité. Une pensée commune irrigue ces idéologies. La nature humaine y est minimisée au profit de la culture. L’homme est un être construit par une culture qu’il faut déconstruire pour le rebâtir autrement. Culturalisme et constructivisme sont les deux marques de fabrique de l’idéologie française, cette « French theory » qui a inspiré les délires de Judith Butler.

Son arrogance s’appuie sur le savoir parcellaire des sciences molles outrageusement présenté comme incontournable au détriment de la biologie, de la génétique voire de la psychologie expérimentale. Rien n’est pire pour la pensée que le demi-savoir dont se régalent les esprits paresseux qui régentent les médias et la communication en général. De proche en proche ses erreurs et ses mensonges deviennent les vérités de connivence qui dessinent les lignes du politiquement correct. Celui qui s’en écarte est accusé de déraper quand bien même il dit la stricte vérité. La sociologie, l’ethnologie, l’histoire ont ainsi servi à soutenir l’idéologie féministe puis homosexualiste sur une route conduisant à la grande erreur de la Gender theory. Magareth Mead avait trouvé en Nouvelle-Guinée la tribu des Mundugumor pour donner un exemple de société où les femmes n’étaient pas de bonnes mères. Simone de Beauvoir prétendit qu’on ne naissait pas femme, qu’on le devenait. Elisabeth Badinter s’est appuyée sur une lecture sélective de l’Histoire pour montrer que l’amour maternel n’était qu’une construction sociale. Michel Foucault a développé le système de la déconstruction des stéréotypes en relativisant la normalité par rapport aux figures du « fou », du prisonnier incarcéré, ou de l’homosexuel.Les présupposés personnels ont toujours dans ces démarches un rôle prééminent qui les écarte d’un véritable savoir scientifique. La position dominante de certains groupes de pression permet d’en répandre les idées comme si elles allaient de soi. J’ai entendu un Ministre de l’Education Nationale, Luc Chatel, me dire que la « théorie du genre » était scientifique. De petits mensonges viennent conforter ces grandes erreurs. J’ai moi-même été traité de négationniste pour avoir rappelé qu’il n’y avait pas eu de déportation des homosexuels en France non-annexée durant l’occupation. La plupart des politiciens et le grand public avaient été convaincus par cette fable qui voulait trouver là une convergence entre la communauté juive et la « communauté » revendiquée par une partie des gens qui ont des comportements qu’il serait plus juste d’appeler « homoérotiques ». La condamnation d’Eva Joly pour diffamation à mon encontre a mis un point final à cette légende idéologique.

L’un des outils de l’idéologie est la subversion du langage qu’Orwell a fort bien illustrée avec la « Novlangue » de son « 1984 » et que 0tto Klemperer a analysé dans « LTI, la langue du IIIe Reich ». La modification forcée du langage est toujours l’indice d’un mouvement révolutionnaire de nature totalitaire visant à changer les mentalités issues de la tradition culturelle nationale. La Révolution en donne un bon exemple. Ses procédés sont connus : la substitution de certains mots à d’autres allant jusqu’à la pénalisation de l’emploi de ces derniers, le glissement sémantique qui étend ou réduit leur signification, l’amalgame induit par l’extension de leur sens, et en définitive, l’inversion de celui-ci. Le mot race, par exemple, est désormais périlleux. Il sera préférable d’employer « ethnie » ou mieux « communauté », alors que la race fait appel à des considérations biologiques quand les deux autre termes se situent dans le domaine culturel. La prise en compte de données biologiques telles que la taille ou le groupe sanguin n’induisent aucune échelle de classement, mais un lien réflexe plus que réfléchi est établi entre le mot « racisme » et la « race » qu’il infeste de relents historiques. Il doit bien sûr être possible de parler de « races » sans être accusé de racisme. Le terme « racisme » va connaître une expansion considérable. Dés qu’une inégalité est perçue entre deux groupes et qu’elle entraîne une préférence pour l’un au détriment de l’autre, on parlera de racisme même s’il est question de religion et non de race. Le concept de « phobie » a connu une prospérité aussi inouïe qu’infondée. Cette peur irrationnelle et pathologique, devant la foule ou le vide, par exemple, désigne désormais toute critique même parfaitement rationnelle à l’égard d’un groupe, d’une pensée, d’un comportement. Il est frappant de constater aujourd’hui que l’identité nationale est un sujet controversée voire sulfureux, bien qu’il repose sur une communauté réelle, la nation, alors qu’on parlera de « communauté gay » comme si des gens ayant au demeurant des comportements fort disparates avaient une identité à ce titre. Quant à la critique envers leur manière de vivre, elle est dite « homophobe », même si le jugement péjoratif sur le comportement est fondé sur un raisonnement, non sur une peur irrationnelle, une phobie. L’exigence de la tolérance devient intolérance à l’encontre de l’opposition. Beaucoup de Français qui ont constaté le lien entre les attentats qu’ils subissent et cette religion à l’évidence plus violente que le christianisme qui est l’islam craignent toutefois de la citer par peur de paraître « islamophobes ». L’antiracisme devient de façon absurde rejet de tout rejet sauf de ceux qui rejettent.

Comme le dit Finkielkraut :  » Il faut inverser la proposition de Lénine. Les faits ne sont pas têtus ! Dans le monde où nous vivons les faits ne sont pas têtus. Ils sont précaires, dociles, malléables ». Il ne peut y avoir de morale dans le cadre évanescent du relativisme. Il n’y a pas de morale possible sans un postulat d’authenticité :  » Qui ne gueule pas la vérité quand il la connaît se fait le complice des menteurs et des faussaires » disait Charles Péguy.

 

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7 commentaires

  1. Jacques Peter - 6 novembre 2016 20 h 41 min

    N’oublions pas que les régimes fascistes (l’Italie de Mussolini ou l’Allemagne nazie) étaient des régimes qui se réclamaient du socialisme.

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    • vanneste - 7 novembre 2016 14 h 06 min

      Absolument. Ils étaient totalitaires donc socialistes en raison du poids attribué à l’Etat par rapport à la société civile.

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  2. Ribus - 6 novembre 2016 21 h 38 min

    Tout d’abord, merci de m’avoir fait connaître l’existence de ce penseur russe, Nicolas Berdiaev.

    Aujourd’hui, le « grand retournement «  est en marche mais on ignore où se situe le curseur. Certains pensent à mai 68 et d’autres, comme vous, remontent à la révolution française. C’est tout le problème.

    La vraie question n’est pas de savoir le PS va disparaître et si Cambadélis va être chômeur. La mort de la Gauche politique est parfaitement secondaire mais va laisser des milliers d’orphelins – politiquement – qui iront trouver refuge chez Juppé ou Mélenchon.

    L’enjeu est civilisationnel et il faut effectivement remonter à la Révolution. Il faut déboulonner les fameux acquis de cette tuerie et pour le coup en faire repentance. Mais, il est à craindre que beaucoup ne s’arrête à mai 68 au lieu de profiter de la dynamique du retour des nations et des souverainetés.

    Nous avons une occasion de renouer avec notre Histoire millénaire en faisant d’abord le procès de la révolution et des révolutionnaires y compris ceux qui sont au pouvoir en France en 2016.

    Il faut refaire lien avec ces 1500 ans d’histoire et commencer à déterrer tout le patrimoine artistique et littéraire qui s’y rattache et qui a été enfoui par les révolutionnaires de Robespierre à Cohn Bendit.

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    • vanneste - 7 novembre 2016 14 h 04 min

      Oui. Plus précisément, c’est entre 91 et 93 que tout s’est joué. La France n’a toujours pas digéré le dérapage qui s’est produit ces années-là. La plupart des soubresauts révolutionnaires s’en sont inspirés, et la droite n’a jamais eu le courage de dénoncer le faux bloc révolutionnaire défendu par Clémenceau… Furet avait au contraire souligné l’existence de deux révolutions, l’une libérale et l’autre totalitaire.

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  3. DELAFOSSE - 7 novembre 2016 9 h 37 min

    Je ne vois pas très bien ce que la « Morale » vient faire dans le classement politique.De Droite ou de Gauche, elle est avant tout présente ou non en chacun d’entre nous…

    On peut citer des comportements immoraux et amoraux parmi des politiques de tous bords.
    Me trompé-je ?

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    • vanneste - 7 novembre 2016 10 h 38 min

      La droite dont je parle dans ce texte est la pensée conservatrice par opposition à la pensée qui se dit progressiste. Elle ne correspond pas, loin s’en faut, au classement des partis politiques. Les Républicains détestent le conservatisme, mais il est vrai qu’ils pensent peu.

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  4. DELAFOSSE - 8 novembre 2016 11 h 13 min

    Et quand leur Chef se met à penser, c’est pour établir le menu des cantines scolaires en plein meeting d’accès à la présidentielle…quel niveau !

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