9 Novembre. 1970, de Gaulle. 1989, le Mur de Berlin.

C’était un 9 Novembre… En 1970, le Général ne « manquait » pas de mourir comme il l’avait dit avec humour en répondant à une question sur sa santé lors d’une conférence de presse. En 1989, « le mur de la honte » s’ouvrait et allait bientôt s’effondrer sous les coups d’allemands enfin libres et réunifiés. Ces deux événements se télescopent aujourd’hui dans nos mémoires. La première date marque soit la fin d’une espérance, soit celle d’une illusion. L’espérance reposait sur la double volonté de maintenir la France dans les grands acteurs du monde, et pour cela d’affirmer son indépendance,  d’en faire aussi le pays tête de file de l’Europe. La croissance française justifiait l’hypothèse d’un rattrapage économique de l’Allemagne. Celle-ci demeurait condamnée à une modestie politique dont la France pouvait profiter en étant généreuse à son égard, comme de Gaulle l’avait été pour Adenauer. Mais des observateurs étrangers, comme Nixon, pensaient, eux, que de Gaulle avait surtout entretenu une illusion, que sa stature personnelle avait contribué à attribuer à la France un poids mondial, dont elle n’avait plus vraiment les moyens. Lorsque l’Allemagne se réunifie, l’économie de la République Fédérale, la puissance de son industrie sont demeurées hors de portée de la France. A quatre reprises, dont trois sous la gauche pour compenser une politique suicidaire, la France a dévalué sa monnaie. Désormais, l’Allemagne distance la France avec ses 80 Millions d’habitants. Elle n’est plus directement confrontée à la menace et à la pression soviétiques. Elle est plus libre et même en situation de tirer profit de la présence à ses frontières d’Etats libérés qui ne demandent qu’à monter dans le train de la prospérité. Une fois digérée la périlleuse absorption de la RDA archaïque, avec un Mark paritaire, l’Allemagne est devenue de nos jours, la principale puissance européenne.

Une lecture optimiste de notre histoire récente pourrait nous faire voir la chute du mur de Berlin comme une victoire posthume du Général. L’Homme de 18 Juin qui avait refusé l’asservissement à une Europe totalitaire et restauré la liberté en France, celui qui avait contenu les communistes à la Libération, celui qui avait joué un rôle décisif dans la réconciliation franco-allemande et fait de celle-ci le moteur de l’Europe aurait ainsi atteint ses objectifs… Une lecture plus lucide et donc plus pessimiste de l’Histoire conduirait au contraire à dire que le 9 Novembre 1989, le Général est mort pour la deuxième fois. Certes, l’effondrement de l’empire soviétique, la fin de régimes ignobles, dans le fond assez comparables à celui de Vichy par leur soumission à un occupant étranger tyrannique et prédateur, la joie d’un peuple libéré et uni touchent la sensibilité gaulliste au plus profond d’elle-même puisqu’on y trouve mêlées les idées de liberté et de nation. Mais c’est la suite, ce sont les conséquences de cet événement, et le fait que les successeurs du Général à la tête du pays ne les aient nullement maîtrisées, qui doivent nous amener à voir dans le 9 Novembre 1989, l’une des raisons des difficultés de notre pays, l’une des causes de la fin au moins apparente des ambitions que le Général avait nourries.

La France n’a joué un rôle prédominant en Europe que tant que l’Allemagne a été divisée. C’est le sens de la phrase prêtée à François Mauriac : « J’aime tellement l’Allemagne que je préfère qu’il y en ait deux ». Elle est aujourd’hui unie et puissante. Dans un monde où les préoccupations économiques l’emportent sur les autres, son poids dans ce domaine en fait la tête de file européenne. De la Belgique à la Pologne, un solide réseau d’intérêts communs impose une politique que la France subit plus qu’elle ne la choisit. L’Euro a les vertus du Mark mais pas le poids. Des voisins et sous-traitants de l’industrie germanique ne l’ont pas adopté… Proche de l’Allemagne sur tous les plans, il y a le trou noir fiscal du Luxembourg et c’est l’ancien Premier Ministre de ce « paradis » qui préside la Commission Européenne. La politique suicidaire de notre pays depuis 1981 a accentué notre faiblesse, et limite évidemment nos marges de manoeuvre face à cette domination.

Les eurolâtres cosmopolites se réjouissent de cette situation où les deux nations se trouvent obligées de renoncer à tout nationalisme, l’une sous le poids de sa culpabilité historique, l’autre en raison de son affaiblissement économique. Ils y voient la possibilité de compenser ce double recul par une avancée de l’ambition européenne, par la naissance d’une sorte de patriotisme, très pacifique, lié à une Europe souveraine. C’est cette illusion qui se dissipe aujourd’hui en donnant raison au Général de Gaulle. La disparition du « rideau de fer » a accéléré l’élargissement de l’Union Européenne vers l’Est et suscité une euphorie qui a facilité son approfondissement sans qu’on se rende compte que les deux mouvements étaient contradictoires. L’Europe ouverte à tous les vents de la circulation des capitaux, des produits et des personnes, une zone euro déséquilibrée et anesthésiée par sa monnaie se sont éloignées de la démocratie pour se soumettre à une oligarchie technocratique. La chute du mur pouvait desserrer le « protectorat » américain. La multiplication de conflits dans les Balkans et en Ukraine ont au contraire renforcé la mainmise des Etats-Unis sur la politique étrangère de l’Europe, si tant est qu’il y en ait une.

La démocratie exige, comme son étymologie le suggère, qu’il y ait un « demos », un peuple, conscient de son identité et qui, directement ou par le biais de représentants qu’il connaît, exprime sa volonté générale, pour défendre son Bien Commun, ses intérêts supérieurs. Il n’y a pas de démocratie sans patriotisme. Il y a un peuple américain. Il n’y a pas de peuple européen, mais une aliénation du peuple français. Le 9 Novembre 1989 a été un jour extraordinaire pour l’Allemagne. Il aurait pu l’être pour l’Europe si celle-ci avait poursuivi dans la voie du réalisme gaulliste. Malheureusement, tel n’a pas été le cas.

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5 commentaires

  1. DELAFOSSE - 9 novembre 2014 12 h 03 min

    Très ému en apprenant sa mort le 9 Novembre 1970 , j’assurais ce jour-là les fonctions de Chef de Poste à l’Ecole d’Application de l’Artillerie à Châlons. Aussitôt, je rassemblais quelques hommes pour présenter les armes en faisant mettre le drapeau en berne dans la cour d’honneur. Etonnamment, c’est pourtant pour cela, que j’ai bien failli me retrouver « aux arrêts » pour avoir agi sans ordre.

    C’était quand même une autre époque formidable où le mot  » Président de la République » voulait dire tout autre chose …

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    • vanneste - 9 novembre 2014 19 h 16 min

      Merci pour ce souvenir. J’ai moi-même effectué mon service à l’Ecole d’Artillerie, juste avant son déménagement, en 1972-1973.

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      • DELAFOSSE - 10 novembre 2014 9 h 20 min

        Erreur de frappe,lire bien sûr 1969 au lieu de 1989…salutations

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        • vanneste - 10 novembre 2014 10 h 10 min

          J’avais bien sûr rectifié.

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  2. Thibault Loosveld - 9 novembre 2014 23 h 16 min

    C’est sous le ministère d’Hermann Von Stein que les sous-marins allemands étaient mobilisés pour torpiller les navires des pays neutres, sans attendre l’évacuation préalable de leurs passagers. Le recours au monoxyde de carbone dans les tunnels et aux engins piégés dans les tranchées de la Grande guerre était tout aussi illégal. Il y eut ensuite la politique de la paix à n’importe quel prix signée à Brest-Litovsk qui permettait au Général Ludendorff de préparer une seconde offensive décisive sur le front de l’ouest. Mais, la flotte britannique était alors la première du monde et fournit au Général Pershing le million de soldats requis pour contenir, en Mars 1918, l’avancée des régiments bavarois et prussiens. Aujourd’hui, les cuirassés Richelieu ou Lorraine ont été supplantés par les drones. A l’évidence, ceux de la CIA ont été utilisés comme les U-Boote d’Hermann Von Stein.

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