DES MORTS DE TROP !

Bangui-RIP-deux-soldatsLe spectacle est fini. L’unanimité grandiloquente des hommages a même dû réveiller chez baucoup une salutaire portion d’esprit critique. Vingt-sept ans de détention, deux ans de pouvoir effectif n’ont guère permis à Mandela de façonner la réalité sud-africaine. Celle-ci est encore lourde de menaces, chargée des problèmes sociaux et sanitaires qu’il n’a pas résolus. Son rôle essentiel n’a pas été de mettre fin à l’apartheid. C’est Frederik de Klerk et la majorité blanche du référendum de Mars 1992 qui en ont décidé. Mais il a été l’artisan de la réconciliation, celui qui a tout fait pour que l’Afrique du Sud n’explose pas dans un tragique affrontement interethnique, et cela, qui n’en fait pas un géant de l’Histoire, mérite le plus grand respect. La cérémonie du Soccer City Stadium de Soweto a souligné le décalage entre les dithyrambes des médias occidentaux et la réalité locale. Une assistance populaire moins nombreuse que prévue, des dictateurs applaudis et un Chef de l’Etat hué, en bas. Un concert de louanges en haut.  C’est une habileté suprême de se servir de l’admiration qu’on dit ressentir pour autrui afin de se faire admirer soi-même. Obama excelle dans le genre. Cette manifestation étincelante ( ou dégoulinante ?) de « politiquement correct » s’est donc achevée par le retour chez eux des princes de ce monde. La fracture grandissante entre les peuples et ceux qui les dirigent est sans doute la signification paradoxale de cette union sacrée autour d’un cercueil.

C’est devant deux cercueils que notre Chef de l’Etat s’est recueilli en s’arrêtant à Bangui. Les « Guignols » n’ont pas craint de confondre humour et ignoble en plaisantant sur le prénom des soldats morts pour la France. « Dommage qu’il n’y en a pas un qui s’appelle Nelson. Il y  avait une gerbe en trop ». Comment peut-on à ce point mépriser la douleur des parents même si on est depuis longtemps incapable de respecter ceux qui accomplissent leur devoir en sacrifiant leur vie ? Mais on touche là encore l’insupportable fracture entre les deux mondes : celui où des jeunes d’origine modeste trouvent par passion ou par nécessité dans le métier des armes le moyen d’entrer dans la vie active et le monde faisandé et manipulateur qui, à l’abri, affiche son cynisme. Dans notre République, certains sont plus égaux que les autres : on ne déploie pas les mêmes moyens pour des journalistes pris en otages là où on leur avait dit de ne pas aller et pour les jeunes nordistes, Antoine et Vincent réunis au Niger pour un mariage, et tués, en Janvier 2011, lors d’une intervention improvisée de l’Armée décidée par les politiques.

L’intervention en République Centre-Africaine est de part en part la conséquence de cette fracture. Depuis l’indépendance, nos dirigeants n’ont pas hésité à s’acoquiner avec ceux qui exerçaient le pouvoir local dans des Etats sous-développés, sous-administrés par des administrations souvent corrompues, mal défendus par des armées de rapines et de coups d’Etat. Nous avions formé les unes et les autres et soutenu jusqu’au moment où ce n’était vraiment plus possible des despotes à la fois terribles et grotesques comme Mobutu ou Bokassa qui fut « empereur » de Centre-Afrique ! Dans ce pays, les Présidents se succèdent au rythme de coups d’Etat soutenus par des troupes étrangères. Après Patassé et les Libyens puis les Ougandais, ce fut Bozizé et les Tchadiens. Malgré sa « réélection », avec 64% des voix en 2011, ce spécialiste de la répression des émeutes et des mutineries fut balayé à son tour par la Séléka, une armée composite de musulmans du nord, de Tchadiens et de Soudanais qui installa Djotodia au pouvoir. Cette fois, un régime sans autorité servait de couverture à une occupation étrangère musulmane dans un pays très majoritairement chrétien, et les occupants se livraient aux pires exactions sur une population qui commençait à résister de la manière la plus violente. C’est donc pour « éviter le carnage » que la France est intervenue et que deux de ses soldats, déjà, sont morts. Mais comment ne pas s’interroger sur la lourde responsabilité des dirigeants français, et singulièrement de celui qui voulait tourner la page de la Françafrique et qui s’y englue sans cesse davantage ? Une opération militaire contre la Séléka pour sauver Bozizé aurait été dans la ligne de notre politique.  Cette action militaire aurait évité à l’Armée de faire la police en s’interposant entre les deux camps, mais sans mettre résolument hors d’état de nuire par la destruction ou l’arrestation la Séléka et le pouvoir fantoche qui s’appuie sur elle. Dans quel jeu compliqué notre Président s’est-il lancé ? Une fois encore la France est seule avec une armée réduite au rôle de variable d’ajustement budgétaire. Nos principaux alliés au Mali sont les Tchadiens musulmans très présents dans la Séléka de Centre-Afrique. On peut se demander si le type d’intervention et le degré d’exposition des soldats ne sont pas liés aux jeux politiques ambigus et complexes de la terre africaine. Enfin, le passage de F. Hollande à Bangui, annoncé contre toute prudence, et qui a perturbé les opérations militaires, montre à l’évidence que, fort du succès malien, le Président espère redorer son blason au soleil africain. Les Français ne sont pas favorables à cette intervention. Tout nouveau mort dans nos rangs augmentera la fracture entre ceux qui jouent avec le pouvoir et ceux qui en subissent les effets.

 

 

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